L’empreinte du Comics sur le Manga

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Superman et Sangoku : un partout !

Quand on parcourt des comics et des mangas, on termine souvent par avoir le sentiment que ces deux univers ont comme un air de déjà vu. Mais en fait, c’est loin de n’être qu’un sentiment. Nous allons nous efforcer ici, dans cet article, de vous démontrer que Sailormoon est peut-être la fille cachée de Reed Richards et Susan Storm, ou que Spawn pourrait bien être le maître de Kenshin.

Blague à part, cet article s’adresse aussi bien aux fans d’un bord comme de l’autre. On aura à cœur, en introduction, de définir les caractéristiques différenciant le marché des comics de celui du manga. Ces détails sont indispensables pour bien comprendre comment s’exerce le jeu des influences entre deux blocs de la pop culture adolescente.

Au sujet des comics, il faut déjà comprendre que les Américains, à la différence des Japonais, travaillent dans un univers fermé. Depuis leur création dans les années 50, les super-héros sont toujours plus ou moins restés les mêmes. Qu’il s’agisse de Spiderman, de Superman, des X-men ou de Batman, on a beau constater des changements dans leurs séries, il faut bien reconnaître qu’ils n’ont pas réellement évolué.

Si jusqu’à la fin des années 80, les différentes compagnies se partageant le marché ont su revitaliser leurs univers, ajoutant aux têtes connues de nouveaux héros charismatique, les années 90 se sont révélées être celles de la désillusion. Toute tentative pour créer de nouveaux héros ou faire sortir les titres de leur routine s’est soldée par des résultats médiocres.

Dorénavant, le but des compagnies est d’éviter toute innovation et de conserver à vie leurs titres fondateurs. Il s’agit donc, pour l’éditeur, de conserver à vie leurs titres fondateurs. Il s’agit donc, pour l’éditeur, de conserver l’attention du lecteur pour s’assurer qu’il n’abandonnera pas sa série et surtout d’en attirer de nouveaux. Les changements de costume du héros, le dernier dessinateur à la mode sur le titre, des couvertures multiples et rares dont le prix varie du simple au double deviennent du même coup monnaie courante.

On comprend donc aisément à quel point l’explosion du manga représente une chance en or pour les comics ; si les nerds et les jeunes artistes craquent pour cette nouvelle forme de culture, alors pourquoi ne pas le mettre à leur sauce. La façon dont fonctionne le monde du manga diverge de celle du comics ; il est tout aussi commercial que celui-ci mais vit en milieu clos, totalement indifférent, ou presque, à ce qui l’entoure. Le manga, et c’est fondamental à saisir, est un média basé sur la répétition et présente une structure schématique du récit en fonction de son genre.

Le renouvellement des titres se fait donc toujours facilement, des héros stéréotypés, un graphisme percutant et la garantie pour le lecteur de savoir ce qu’il trouvera à l’intérieur de son manga. De plus, le manga faisant intrinsèquement partie de la culture japonaise, il bénéficie d’une publicité importante contrairement aux comics vendus exclusivement en boutique et jamais en librairie comme c’est le cas au Japon.

Enfin, il ne faut pas négliger l’importance des rankings 5, on sait que plus un titre y est bien classé et plus il va se vendre. Un éditeur peut donc facilement s’assurer un succès commercial en dosant les derniers ingrédients à la mode, alors que l’éditeur comics, bien qu’il surfe sur la tendance du moment, se voit dans l’impossibilité de toucher à ses héros ou au contexte de ses séries. L’industrie du manga repose donc en autarcie, donnant naissance à des modes aussi vite apparues qu’elles seront remplacées. Il n’y a jamais de panne d’inspiration, jamais d’absence d’idées. L’industrie du manga étant une industrie qui se renouvelle par elle-même, elle n’a absolument pas besoin du comics comme le comics peut avoir besoin d’elle.

Différences de support

L’objet comics et l’objet manga sont différents aussi bien au niveau du contenu que du contenant. Un comics fait 24 pages, tout en couleur et imprimé sur un papier de plus ou moins bonne qualité. Bien souvent, on remarque que les auteurs à l’origine d’un titre changent en cours de publication, donnant parfois une toute nouvelle direction scénaristique ou graphique au titre. Ces mouvances peuvent être déterminées pour différentes raisons, dispute avec l’éditeur, meilleur contrat ailleurs, manque d’inspiration, ainsi que les critiques des lecteurs.

De même, ce sont les grandes compagnies qui possèdent les droits des personnages ou un titre. Cela signifie que tout personnage crée ou toute histoire inventée, reste la propriété de la compagnie et que l’auteur ne touche qu’un pourcentage sur les ventes. Le manga est, quand à lui, disponible partout. Au Japon, il va de la simple librairie jusqu’aux tirettes, on peut pour une poignée de kopeks se retrouver avec un pavé de 300 pages imprimé sur du papier recyclé. Chaque semaine sort un de ces recueils contenant une dizaine de chapitres d’une vingtaine de pages environ. Mais ces vingt pages n’ont pas la même densité que leurs homologues comics.

Si on peut raconter aux Etats-Unis une histoire complète en un seul épisode, au Japon un chapitre ne correspond qu’à un fragment d’une histoire beaucoup plus longue qui peut facilement s’étaler. De même, la publication se fait en noir et blanc sur un papier de mauvaise qualité afin de réduire les coûts de production, la quantité prime sur la qualité au Japon. Si une histoire plaît au lecteur, elle a des chances de se voir compiler tous les deux mois dans un format poche faisant entre cent trente et deux cent pages. Là, le papier est de meilleure qualité et permet au japonais de se débarrasser de leurs pavés hebdomadaires. Là encore, contrairement aux comics, l’auteur possède des droits plus étendus sur ses créations.

Si un titre marche bien, un mangaka peut, entre la vente des mangas, les DVD, goodies et jeux vidéo, devenir riche. Les deux objets de notre analyse étant maintenant définis, nous pouvons entrer dans le vif du sujet.

Quand les ricains inspirent les nippons !

Comme vous le savez sans doute, c’est Tezuka Osamu qui a crée et inventé le manga tel qu’on le connaît aujourd’hui. Définissant ses codes narratifs et graphiques, il a imaginé ce qui fait aujourd’hui son originalité. Mais, il serait pour le moins naïf de penser que Tezuka n’est parti de rien pour tout inventer. Comme tous les enfants japonais ayant subi l’occupation américaine, il a grandi en regardant leurs films, qu’il s’agisse de longs métrages ou de dessin animés. Les deux exemples suivants sont révélateurs de cette influence.

Si on prend le Roi Léo, il paraît pour le moins évident que Tezuka s’est inspiré du trait de Disney pour donner un caractère attendrissant au regard des personnages. Il en va de même concernant l’anthropomorphisme de la souris qui accompagne Léo. Cette dernière joue d’ailleurs avec Léo le rôle de la conscience comme Jiminy vis-à-vis de Pinocchio.

Par la suite, cette influence se fait bien moins présente, Tezuka exprimant à travers Léo des thèmes humanistes qui lui sont chers et qu’on aurait grand mal à retrouver dans les Disney de cette époque. Concernant son Astro Boy, la filiation est plus qu’évidente avec le Superman du pays de l’oncle Sam. Astro affiche la même pose que l’homme d’acier lorsqu’il vole. Les quasiment mêmes pouvoirs, ses histoires baignent dans une ambiance SF rocambolesque et donc Astro ne serai-t-il pas un Boy of Steel ?

Mais en l’occurrence, plus que du comics imaginé par Siegel et Shuster, c’est plutôt du cartoon des frérots Fleischer souvenez-vous Betty Boop dont Tezuka s’est inspiré. Il est quand même intéressant de noter que son inspiration reste purement formelle. Astro vit ses propres aventures sans rien devoir à Superman, tout comme Léo vis-à-vis de Pinocchio. En fait, c’est surtout aux longs métrages que Tezuka emprunte.

Il reprend à son compte leur style visuel, leur découpage et leur rythme. Cette inspiration est évidente dès son premier titre, l’île au trésor, dont le découpage si évident fait penser à un story-board. Ce sera la marque de fabrique du manga.

Un autre grand auteur mérite notre attention, il s’agit d’Ikegami Ryôichi. Peut-être ne le savez vous pas, mais Ikegami, dessinateur de Crying Freeman et Sanctuary, a réalisé une adaptation manga du Spiderman de Stan Lee et Steve Dikto en 1969. Ikegami explique qu’il avait été choisi pour réaliser ce travail à cause de son styliste réaliste. Malheureusement, à part une magnifique couverture qui orne l’album, le dessin d’Ikegami alors débutant est plus qu’hésitant. Par un drôle de jeu de transfert, cette version a été publiée il n’y a pas très longtemps au format comics aux Etats-Unis.

Ikegami a aussi révélé être un admirateur du travail de Neal Adams sur Superman et Batman, et le cite parmi ses artistes américains préférés avec Richard Corben et Frank Miller. Trois dessinateurs privilégiant un trait réaliste et s’inspirant d’un style cinématographique qui nourrit constamment leurs œuvres.

Passons maintenant à un certain scénariste du nom de Buronson. Ce monsieur a écrit dans les années 80 un manga resté dans les annales, Ken le survivant. Il suffit de regarder le film de Mad Max 2pour s’assurer que Buronson n’a pas sorti cette histoire au hasard.

Tout le décor de sa saga s’y trouve déjà du cuir, des bolides fendant les plaines ensablés, les gangs faisant régner la terreur. Buronson aura tout de même su innover en ajoutant à cet univers post-apocalyptique les techniques gore d’art-martiaux sans lesquelles notre sémillant Ken ne serait plus ce qu’il est. Voilà un autre exemple qui vient renforcer l’idée que les Japonais sont tributaires du cinéma de genre hollywoodien, auquel ils insufflent leurs propres obsessions.

Ambiances Vénéneuses

Le même Buronson a produit avec Ikegami Ryoichi un titre très sombre marqué par le Sin City de Frank Miller, Strain. Cette histoire d’un tueur à gage vivant en Malaisie qu’on engage pour cinq dollars en est le pendant nippon.

On y retrouve la même ambiance noire,  sordide et implacable que dans les comics de Frank Miller, celui-là même qu’Ikegami admire. En même temps, Strain n’est en rien une copie de Sin City. Buronson et Ikegami inventent un récit plein de zones d’ombre, marqué par des coups de théâtre et des rebondissements successifs, qui n’a rien à voir avec la façon dont Frank Miller bâtit ses histoires. C’est plutôt à travers les personnages, torturés et rattrapés par leur destin et par la description inhumaine de la Malaisie qu’on retrouve l’ambiance de Sin City.

 Il n’en va pas de même avec Ashman de Kishiro Yukito. Bien que situé dans le monde du motorball de sa série Gunnm, la filiation scénaristique et graphique avec Sin City est flagrante. Ashman met en effet en scène un héros désabusé et une prostituée assassinée dans un univers sombre citant le style tout en ombres et lumières de Frank Miller. L’influence exercée par l’éditeur américain Viz sur Kishiro n’est peut-être pas étrangère au style qu’il adopte dans Ashman. C’est en tout cas une des très rare fois où on voit un mangaka pasticher un auteur de comics.

 

Les hommes du bat !

Passons maintenant à un autre prodige du manga, Katsura Masakazu. Ce dernier révèle sa fascination pour le personnage crée par Bob Kane, Batman, à travers ses mangas. Glissant quelques clins d’œil ou s’inspirant carrément de l’homme chauve-souris pour certaines histoires. On trouve ainsi dans Vidéo Girl Aï une scène où nos héros sont au cinéma pour voir le film de Batte-man, l’homme à la batte, dont le design rappelle celui du film de Burton.

Quand à Maï, la méchante Vidéo Girl qui cherche à tuer Aï, elle est habillée d’un long pardessus qui a souvent tendance à se métamorphoser en une longue cape découpée lorsqu’elle bondit sur notre héroïne. Plus sérieux dans son approche, Katsura donne une vision sombre et nihiliste de Batman à travers son histoire Zetman. Il s’inspire évidement de la version apocalyptique du Dark Knight de Frank Miller. Bien que très influencé par le style Magical girl, le manga de Shadow Lady reprend l’ambiance étrange et fantasmagorique du Batman de Burton. De plus, l’héroïne a quelque chose de Batgirl.

Ambiance de super héros

Watsuki Nobuhiro fait partie, lui aussi, des auteurs qui ne cachent pas l’intérêt qu’ils éprouvent pour le comics. Son manga Kenshin est ainsi régulièrement parsemé de notes dans lesquelles il révèle avoir utilisé le design de certains super-héros pour définir le graphisme de ses personnages.

Ainsi, les mouvements de la cape du maître de Kenshin évoquent ceux de Spawn et il n’est pas rare de reconnaître Gambit ou Venom à travers les ennemis affrontés. Il serait malgré tout faux de croire qu’il ne fait que se servir des comics, ses influences prenant ses sources aussi dans les jeux vidéo et les autres dessins animés.

De même, il est intéressant de souligner que son inspiration reste purement formelle, si ses personnages peuvent ressembler à des héros de comics, ses scénarios respectent parfaitement les canons des mangas de chez la Sueisha. Avec moins de certitude, on pourrait se demander si Humberto Ramos, artiste sur Impluse ou Crimson n’aurait pas été lui aussi pris comme modèle. On peut effectivement se poser la question à la vision des planches de Takei Hiroyuki, auteur de Shaman King, ou de Oda Eiichiro, sur One Piece.

Ces deux auteurs dessinent en effet des personnages aux grands pieds et aux corps longilignes, habillés de surcroît de fringues très cool. Humberto Ramos a véritablement lancé cette mode graphique aux Etats-Unis, ce qui laisse songeur. Or, il s’avère que Ramos a révélé, peu de temps après le lancement de Crimson, aimer les mangas, mais s’y être mis sur le tard. Selon lui, la parenté graphique qu’on pourrait ressentir à travers ses planches serait plutôt inconsciente. Cela pourrait justifier qu’on assisterait là à un joli jeu de vases communiquant, Ramos apportant son style à Takei ou Oda, tout en subissant celui des Japonais.

Pour conclure !

Aujourd’hui, le Japon est aussi envahi par le comic-con. Il aussi très inspirer par toutes les œuvres cinématographiques traduites au Japon. Des œuvres comme My Hero Academia, Tiger and Bunny ou One punch Man prouve que le milieu du super héros continue d’influencer la nouvelle génération.

Tout comme à l’époque de Tezuka, le papa du manga qui construira ses histoires de la même façon qu’un story-board et depuis aucun auteur de manga n’aura renié cet aspect visuel. Il n’en reste pas moins, à travers les exemples que nous avons abordés, qu’il y a des liens bien réels entre ses deux blocs de la pop culture. Et ça pour les plus grand plaisir des fans.

 

Pour aller plus loin…


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