Interview de Camille Moulin-Dupré

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« Je viens du cinéma d’animation où c’est les images qui sont censées parler, pas forcément les mots. »

 

Cette année, à la Japan Expo nous avons pu rencontrer l’auteur du manga « le voleur d’estampes » publié chez les Editions Glénat. Camille Moulin Dupré est réalisateur de film d’animation, auteur de bandes dessinées et directeur artistique. Passionné par le Japon,  c’est au 19e siècle que l’auteur nous narre l’histoire d’un voleur et d’une jeune femme dans un univers où les codes du manga et ceux de l’estampe se croisent.

 

  • Quelles sont vos étapes de création ?

 

Camille Moulin-Dupré : Ma première étape est celle où l’histoire arrive dans ma tête. Souvent ce sont des images que j’ai en tête, ça arrive souvent en période d’insomnie, un rêve éveillé qui m’empêche de m’endormir et que j’ai besoin de noter sur mon smartphone. C’est assez proche que quand les enfants se racontent une histoire dans sa tête pour passer le temps quand on s’ennuie. Généralement il faut relire le lendemain pour voir si c’était intéressant ou pas.

Et à partir de là, quand je sais que j’ai vraiment une bonne histoire, je vais vivre avec pendant un certain nombre de jours et puis finir par raconter un synopsis. J’écris plein de scène, j’aime bien écrire des scènes. Après, tu mets tous ensemble, tu fais une sorte de rédaction ça fait le scénario. Il faut penser au fait que ça va être un éditeur de bandes dessinées, il n’est pas dans ta tête donc il faut que la personne qui va lire ton texte ne connaît rien de ton histoire. C’est très important. Mais moi j’aime bien justement documenté d’estampes ou d’image pour que la personne puisse projeter dans ce que je veux faire.

Donc une fois qu’il y a le scénario il y a l’étape du découpage. Alors généralement les mangakas ils découpent par chapitre de 20, c’est un peu la norme. J’imagine mes chapitres comme des scènes de cinéma et j’aime bien réfléchir aux différents angles de vue. Je réfléchis toujours d’abord à ça car c’est ce qui va me définir qu’elles sont les décors que je vais avoir à dessiner.

En fait, je réfléchis vraiment comme un réalisateur de film d’animation. Souvent, mes personnages ont déjà été créés, j’ai plus qu’a rajouté des décors et faire évoluer mes personnages dans les décors. Une fois que j’ai mon découpage de bande dessinée, quand je vais réaliser les cases, je ne les fais pas forcément dans l’ordre. Je peux par exemple commencer par la page 4 puis enchainer avec la page 6, 8 et 9. En tout cas, je vais bosser que sur la même scène.

En tout cas, j’aime bien dessiner les images, puis lorsque j’ai fini l’intégralité des 220 pages, j’ajoute le dialogue. J’ai déjà un peu des idées de dialogue que j’ai prises sur un carnet de notes mais si mes images parlent suffisamment, je ne vais pas rajouter de texte. Si l’image ne parle pas assez, j’ajoute du dialogue. J’aime bien fonctionner comme cela car je viens du cinéma d’animation où c’est les images qui sont censées parler, pas forcément les mots.

Par exemple les 5 dernières pages du tome 2 sont muettes parce qu’il n’y avait pas besoin de rajouter quoi que ce soit.

 

 

Les premières pages c’est important car c’est cela qui va donner une rythmique aux lecteurs. Dans le tome 1, c’est muet, c’est des doubles pages, c’est plus lent. Alors que dans le tome 2, j’ai voulu fractionner plus pour que l’on comprenne que ça va être plus une hybridation entre le manga et l’estampe japonaise.

 

  • J’ai lu quelque part que vous aviez déjà le début et la fin de l’histoire pour le présenter à un éditeur.

 

Alors c’était avant même de présenter à un éditeur, j’ai vu fantastic Mr. Fox, je me suis dit : ah c’est bien les histoires de voleurs et donc je voulais raconter une histoire de voleurs à ma sauce. Ce serait au Japon en estampe japonaise. Ensuite je me suis dit que ce serait un jaune marginal qui tomberait amoureux d’une jeune fille de bonne famille et à la fin, ça va mal ce terminé !

Je savais comment ça allait se passer ! C’est à partir de là que j’ai commencé à raconter l’histoire.

 

Pour être honnête, les toutes premières images que j’ai dessinées, je ne connaissais pas plus que cette histoire-là. Cela me suffisait, c’était dessiner une belle fille en kimono et un voleur qui allait faire un cambriolage.

Mais, quand j’ai entamé le tome 1 et le tome 2, l’histoire complète était écrite. Depuis super longtemps. C’était un projet d’animation et j’ai écrit, réécrit, réécrit, réécrit et réécrit mais a été à chaque fois refusé. Et au final, c’est très bien que ce soit édité en manga.

Je savais dès que j’ai commencé le tome 1 que comment ça allait se dérouler, mais deux dernières choses qui ont été rajouté au dernier moment c’est : le casse du temple car je me sentais plus à l’aise avec les scènes d’action grâce au vol des armures du samurai, c’était censé être deux pages. Puis ensuite, le deuxième rajout a été le Tengu.

Normalement, le premier cauchemar aurait dû être le visage de l’enfant, qui a la bouche ouverte, la mort du chien, la mort du père et de l’enfant. C’était censé être présent tout du long, et en fait je suis tombé sur une armure de samurai qui était hyper cool, que j’ai dessinée et qui allait être volé et je me suis renseigné sur ce qu’était un Tengu. C’est quelqu’un qui fait de mauvais coup aux humains. Ça allait parfaitement avec le voleur ! C’est probablement l’une de mes meilleures idées du livre.

 

 

  • Quels ont été vos inspirations ?

 

Alors en film pour l’histoire c’est Fantastic Mr. Fox, le solitaire de Michael Mann et le voleur de Louis Malle qui est un vieux film avec Belmondo. C’est trois films sur la figure du voleur individualiste. J’ai regardé tous les films autour du thème du voleur solitaire pour voir un peu ce qu’on pouvait raconter avec ça.

J’aime bien voir ce que les autres on fait avant de m’y mettre.

 

Ensuite, graphiquement : en manga c’est Samurai Samploo la série animée qui est le dessin animé que j’ai découvert quand j’étais étudiant qui m’a donné envie d’être réalisateur de films d’animation et de raconter une histoire qui se passe au Japon Edo. Le samuraï Bamboo de Taiyou Matsumoto qui est sorti chez Kana qui est les chroniques d’un samurai qui est un peu farfelu dans le Japon du 19e siècle. J’adore ce livre et le format de mon bouquin est le même format. Il y a beaucoup de choses que j’ai reprises de lui en fait.

 

Ensuite deux jeux vidéo : Muramasa et Okami. C’est des jeux qui rendent hommage aux traits traditionnels japonais. Le premier Okami, lorsque je l’avais vue à sa sortie, je me suis dit qu’il se passait des choses cool au Japon ! Et Muramasa c’est pour la technique du pantin. Quand j’ai vu la technique du pantin, je l’ai repris pour mon projet.

 

Une technique très utilisée notamment en animation !

Oui de plus en plus ! J’ai peu joué à Okami mais plus de 300 heures à Muramasa et ma fiancée ne veut plus que j’y joue haha. C’est ça que moi j’aime et je sais que je ne suis pas seul et je voulais partager ça avec des lecteurs français.

Ma dernière référence graphique c’est en estampe japonaise : C’est Hiroshige pour les décors, Harunobu pour les personnages. Et au fur et à mesure ça a été Hokusai, surtout dans le tome 2 car il me faisait peur avant et je me sentais plus capable ! Sinon tu as Kuniyoshi et Yoshitoshi pour les scènes d’action.

Mais il y a plein de clin d’œil à Ranma ½, a Dragon Ball, à l’attaque des titans, Akira, les chevaliers du Zodiaque, (le premier cas c’est comme quand le chevalier du phénix vole l’armure du Sagittaire.)

 

Utagawa Hiroshige – Série des 69 étapes du Kisokaido: Etape Otsu (71ème estampe) (Otsu)

  • On voit tous ces clins d’œil, et voici la question que je me pose : est-ce que cela a été un défi de mélanger les codes de l’estampe japonaise avec les codes du manga ?

 

Oui mais en fait ce n’est pas spécialement un défi mais le challenge. C’est ça ce que je veux faire. Globalement dans le tome 1, toutes les manières de mettre en case ça existait déjà au 19e siècle. Je n’avais pas spécialement inventé de nouveau cadrage. Ils avaient déjà ce principe de case et ils ne faisaient pas de narration comme nous. A l’époque, ils avaient les cases, les cartouches, le texte, les bulles (les phylactères) que j’ai utilisés pour mes rêves. Tu peux avoir un personnage de samurai qui va avoir une pensée au-dessus de sa tête… ça, cela existait déjà !

Donc le challenge c’est plutôt de montrer qu’avec une vielle technique, avec des vieux dessins, vous pouvez raconter une histoire moderne selon les standards du manga actuels.  C’est aussi de permettre aux lecteurs de mangas de découvrir un autre style graphique qui est très japonais aussi. C’est pour cela que je voulais m’adresser au public de « no-life » parce que je savais qu’eux aussi allaient aimer la culture japonaise et aller plus loin et de ne pas rester que dans l’anime /manga/jeux vidéo. (C’est génial, moi c’est ma culture de cœur) mais il y a autre chose que quand on aime le Japon, on a envie de creuser un peu plus loin. Et de faire découvrir le plus beau graphisme qui soit qui est l’estampe japonaise.

 

Exactement, c’est comme pour la Japan expo, la convention qui réunit tout ce que l’on aime de ce pays que ce soit le manga, la culture, la nourriture, la mode, la musique etc…

 

Voilà ! Le manga ça peut être une porte d’entrée de la culture japonaise et de donner envie de creuser plus loin. Il y a des gens qui apprennent la langue grâce aux mangas et aux jeux vidéo. Et il faut vraiment le valoriser en tant que tel, mais tu vois, quand j’étais gamin, les chevaliers du zodiaque m’a donné envie de me mettre à la mythologie grecque. Et j’ai fait du grec après parce que j’ai vu les chevaliers du zodiaque. Parfois il ne faut pas sous-estimer certaines formes d’art que l’on a tendance à regarder de haut.

 

  • Quelle a été votre documentation historique ?

En fait, j’ai des livres et sur mon téléphone j’ai plein d’images de références. Mon père est allé au Japon et à ramener plein de livres d’estampes japonaises, pendant un temps j’ai passé tout mon temps à rechercher toutes les estampes d’Hiroshige et je téléchargeais tout ! Je me documentais pas mal sur internet. Je pense que sans internet, le projet aurait été beaucoup plus difficile à se faire. Je suis aussi allé à la maison de la culture du Japon ils ont beaucoup de livres autour de l’estampe. J’en achète … beaucoup ! Quand je vais au Japon, j’achète des livres japonais autour de l’estampe japonaise.

Mais sinon tu as un moteur de recherche où c’est plus facile, plus accessible qui récence 200 000 estampes qui s’appelle ukiyo-e.org c’est l’équivalent du google image de l’estampe japonaise. Je suis quelqu’un qui me sur documente. Pour avoir travaillé avec Wes Anderson, je me suis rendu compte que j’étais très bon en documentation parce que la plupart des documentations qu’eux m’apportait, je les connaissais déjà. Donc je leur ai apporté des choses en plus.

Sinon ça va être tout simplement les mangas et animations, j’ai pris des captures d’écrans de Clones wars pour la pose de mes soldats. Je prends certaines poses de Ranma ½, ou Dragon Ball, Je n’hésite pas à reprendre des poses des mangas et utilise la technique du pantin dessus.

  • Que conseillerez-vous à une personne qui veut devenir mangaka en France ?

 

Déjà, il faut avoir beaucoup de courage, deuxièmement il faut être conscient que faire 200 pages ce n’est pas pareil que de faire 10 pages ou 20 pages. Ça va nécessiter du boulot, ça va nécessiter de travailler une discipline de travail. Et de produire régulièrement en continu, d’écrire une histoire dont on ne va pas se lasser parce qu’on va passer du temps, des heures et des heures avec ses personnages. Donc on a vraiment intérêt à aimer le personnage et aimer l’histoire que l’on va raconter. Créer des personnages qui évoluent, comme par exemple San Goku, tu le vois petit puis après il va grandir puis ensuite il va devenir Super Sayen, il va changer de costume etc… J’ai fait pareil avec mon voleur, il a une identité de jour, une identité de nuit puis l’armure du Tengu, puis se déguiser en moine. Mon héroïne a plein de Kimono différent, histoire que je ne me lasse pas à tout le temps répété le même personnage. Même que le lecteur ne se lasse pas à voir toujours le même design. On aime bien qu’un personnage évolue, on aime le suivre et le voir évoluer donc ça doit se traduire graphiquement aussi. L’exception à ça c’est One piece mais Luffy évolue quand même un peu (super pouvoir etc…)

Tintin a évolué aussi, même si ça ne change pas beaucoup, au final il a évolué aussi.

Mon conseil serait de quand on crée son personnage,  il faudra qu’il évolue au fur et à mesure.

 

  • Un mot de la fin ?

 

Hmm… Il ne faut pas se cantonner qu’aux dessins animés et mangas, il faut s’intéresser aux dessins et à l’histoire de l’art de manière générale. Parce que ce qui compte ce sont les dessinateurs et les techniques de dessin. Regarder ce que les autres arts peuvent nous apporter. C’est pour ça que j’ai fait de l’estampe dans le manga. C’est intéressant d’être curieux. Lorsque l’on fait du manga, il est important de connaitre les codes. Quand on ne sait pas faire, il ne faut pas hésiter à regarder ce que les autres ont fait auparavant !  Il faut se dire que l’on ne va pas tout inventer soi-même !

 

Ce que j’ai trouvé génial, c’est que le terme « manga », on le retrouve pour la première fois sur le carnet de croquis par Hokusai. J’ai trouvé que c’était un bel hommage de faire ce rappel ! Haha

 

Sources des images :


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Esperance

Je dessine depuis un bail autant autant au traditionnel qu'au digital. J'aime l'idée de pouvoir conseillé et aidé un maximum de personne, aussi n'hésitez pas à venir me parler ! Retrouvez-moi sur Facebook, Instagram, Youtube et Mangadraft : Espérance

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